Quand un simple lunch à Kyoto devient un voyage dans le temps

Celle-là est pour mes semblables milléniaux : ramenez-vous au tout début des années 2000. Vendredi soir, c’est le moment de la sortie familiale au Saint-Hubert.

Dès que vous franchissez les portes de cet établissement mythique, l’hôtesse vous salue chaleureusement.

Et juste avant que vous n’entriez dans la salle à manger, elle se tourne vers vos parents et leur pose une question, toujours la même.

Section fumeur ou non-fumeur ?

***

Lundi midi comme un autre. Nous déambulons dans les rues de Kyoto, affamés. On cherche à taire les gargouillements de nos estomacs avant de nous diriger vers notre activité de l’après-midi.

Julien me parle d’un petit café qu’il a trouvé sur Internet :

« Ça te dirait un diner nippo-américain pour le lunch ? Je sais que ça a l’air étrange, mais supposément que c’est un petit favori du coin. »

« Honnêtement, oui, ça serait parfait », me suis-je empressée de lui répondre, salivant déjà. C’est fou comme ça creuse l’appétit, voyager.

Quelques minutes plus tard, on arrive devant ledit café. À travers la fenêtre, on voit que l’endroit est bondé. J’aime ça, c’est bon signe.

Une table vide nous attend tout au fond de la salle. À peine avons-nous ouvert la porte qu’une odeur familière nous assaille, me ramenant tout droit au Saint-Hubert rue de Saint-Jovite, en 2001.

Julien se fige :

« C’est… un resto fumeur », me dit-il, hébété.

J’acquiesce silencieusement, aussi surprise que lui. Avec ma perspective occidentale, l’idée qu’un restaurant de ce genre puisse toujours exister en 2025 ne m’avait même pas effleuré l’esprit.

« Est-ce que ça te dérange ? »

« Bah… Non, pas pour 30 minutes… J’ai vraiment faim », grimacé-ce, respirant malgré moi l’odeur de la cigarette.

La serveuse remarque notre présence et nous sourit, nous signalant de s’installer à la table libre. Elle nous tend deux menus avant de se retirer derrière le comptoir de la cuisine.

La carte épurée rend la décision facile : deux sandwichs. Julien l’interpelle poliment en lançant un sumimasen pour attirer son attention – c’est comme ça, ici – et passe notre commande auprès d’elle.

Je commence alors à observer la scène qui se déroule autour de nous.

Que des hommes, habillés en complets-cravates vintage à souhait, sont attablés dans le restaurant. Certains travailleurs dînent entre collègues, d’autres sont seuls.

Un groupe d’amis retraités, installés à notre gauche, discutent tranquillement devant leurs mots croisés.

Et ça fume tous comme des cheminées. J’en suis étourdie.

À force d’absorber les lieux, je finis par remarquer que je suis la seule cliente. Outre les employées du restaurant, elles aussi habillées dans des uniformes dignes des années 50, il n’y a aucune autre femme.

Derrière moi, j’entends le bruissement de feuilles que l’on tourne délicatement. Je jette un coup d’œil discret par-dessus mon épaule. Deux hommes, chacun une clope entre les lèvres, feuillettent leur journal en silence.

La musique joue en sourdine. Du jazz – toujours du jazz dans les cafés du Japon – qu’on entend à peine à travers le tintement de la porcelaine et les conversations détendues.

Je souris : j’aurais voulu inventer ce moment de toutes pièces, je n’aurais pas pu y arriver. Pas avec autant de précision.

Un grondement me tire de ma rêverie. Je lève les yeux pour apercevoir des ventilateurs avec leurs panneaux en bois, tourbillonnant paresseusement.

« Comme si ça allait aider à faire circuler l’air », lâche Julien, riant. « Ce n’est pas de là que vient ce bruit-là. Regarde, dans la cuisine », fait-il en pointant du menton le comptoir.

Un malaxeur bien en marche est accroché au comptoir… à l’aide d’un élastique. Je trouve ça particulièrement cocasse.

La serveuse revient, déposant devant nous deux cafés filtre et deux sandwichs pas d’croûte. Elle glisse la facture, écrite au crayon de plomb, vers Julien, puis retourne au boulot.

On se regarde, interdits.

« C’est fou pareil… Mis à part les quelques cellulaires traînant sur les tables et le jeune là-bas, qui fume sa cigarette électronique… On pourrait vraiment croire qu’on vient d’atterrir dans une fresque du passé. C’est emboucanné, y’a que des hommes, et on assume que c’est moi qui paye », blague Julien.

Je lui lance un clin d’œil avant d’engloutir mon lunch. C’est dans cette capsule temporelle que j’ai mangé le meilleur sandwich aux œufs de ma vie.

Et je n’aime même pas les sandwichs aux œufs.

On est ressortis la gorge en feu, les yeux irrités et flottant sur un rush de fumée secondaire.

Je vais l’admettre sans gêne : j’ai vraiment aimé cette expérience. C’est précisément le genre d’anecdote qui me fait réaliser que je suis à l’autre bout de la planète, à des milliers de kilomètres du confort de mon petit chez moi.

Mais je suis aussi vraiment soulagée que ce genre d’endroits n’existe plus à la maison. C’était bien cool pour une demi-heure, mais je crois que j’ai eu ma dose pour le reste de ma vie.

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