Comment une rencontre fortuite à Takayama nous a appris l’importance des pauses cafés

Dans une pittoresque vallée nichée au creux des alpes japonnaises, on trouve Takayama.

En théorie, l’endroit nous semblait coquet, sans plus. On le voyait simplement comme une grande bouffée d’air frais après la frénésie de Tokyo.

Mais avec ses maisons en bois, son riche patrimoine et ses produits du terroirs, cette ville rurale nous a conquis bien plus vite qu’on l’aurait cru.

Le Higashiyama Walking Course

Pour notre dernière journée ici, nous avons suivi les recommandations d’un ami et sommes partis explorer le circuit Higashiyama. Ce parcours bien balisé nous a permis de découvrir une dizaine de temples datant du 17e siècle.

À bien des égards, cette promenade m’a donné l’impression de sillonner les jardins d’une forêt enchantée. Dans le cimetière, le lichen colonise allègrement les statues de pierre, conférant à l’endroit une aura digne d’un conte de fées.

Un des gardiens sacré du sanctuaire Hakusan

Un petit café, beaucoup de bonté

Le chemin nous avait conduits sur les abords d’une petite rue, où se trouve un café aux allures plus que modestes.

« Julien, ça te dit qu’on s’arrête ici ? » Sans attendre sa réponse, je m’approche.

Il était pratiquement midi, le moment idéal pour se poser quelques minutes.

Un coup d’œil au menu, et on était convaincus : les prix sont raisonnables pour deux boissons chaudes.

« Tu crois que c’est ouvert, Marie ? », m’a demandé Julien, en observant les fenêtres aux rideaux tirées.

« Ouin… Pousse la porte, pour voir. Au pire, on trouve autre chose »

À notre surprise, la porte s’ouvre, et nous débouchons… dans une cuisine. Devant nous, une table. Au fond de cette pièce à aire ouverte, le salon, où une télévision joue en sourdine.

« Euh… Sumimasen ? », lance Julien.

On reste immobiles quelques instants, en silence. La culpabilité me gagne : vient-on d’entrer chez quelqu’un par effraction ?

Puis, des bruits de pas précipités. Un homme apparaît au bout du salon. Un peu nerveusement, Julien et moi lui sourions en désignant la table. Il hoche la tête et nous fait signe d’y prendre place.

On s’installe maladroitement. Julien prend le menu qu’il lui tend et commande deux cafés crèmes. L’homme hoche à nouveau la tête, puis disparaît derrière un mur. Une odeur de grains de café fraîchement moulus embaume la pièce.

« J’pense que tout est beau, finalement », dis-je à Julien.

L’homme revient nous voir et nous demande d’où nous venons. Lorsqu’il apprend que nous sommes Canadiens, un sourire sincère éclaire son visage..

« Ahhh… Canada ! »

Si le patriotisme m’indifère, je suis toujours soulagée de constater notre bonne réputation à l’international.

L’homme fouille dans une commode, puis sort un immense cahier à reliure. Il le feuillette à ma hauteur pour m’en montrer le contenu : des photos, des pages et des pages de photos, accompagnées de mots écrits à la main.

« I’ve been doing this 10 years… 10th book », m’explique-t-il en le tapotant fièrement.

Il le dépose doucement devant moi.

« Wow ! One book a year », répond Julien, riant avec lui.

Je comprends : cet aubergiste documente les voyageurs qu’il rencontre le temps d’un café. Maintenant, c’est à nous de marquer notre passage chez lui.

Émue, je prends le stylo pour écrire notre histoire. À peine ai-je eu le temps de m’y mettre qu’il m’apporte un plateau rempli de friandises. C’est tellement plus que ce à quoi nous nous attendions !

Café, avec croustilles et gâteau en prime
Les confiseries locales, photographiées plus tard

J’ai tout juste le temps de signer son carnet, voilà qu’il réapparaît, tenant un appareil photo rose bonbon. Julien, qui déteste se faire photographier, m’attrape par l’épaule et arbore son plus beau sourire.

Julien et moi on boit notre café, savourant chaque seconde. L’homme s’approche de moi, une broche en forme de papillon au creux de ses mains.

« I make, for you », a-t-il dit en montrant le mur derrière lui. Je remarque alors des dizaines de papillons de toutes les couleurs, avec leurs ailes de papier froissé, y étaient délicatement accrochés.

Celui qu’il me tend est d’un joli pourpre. Le mauve me suit partout, ces temps-ci.

L’homme disparaît à nouveau dans son salon. Puis, il revient s’installer à table avec nous et pose un instrument de musique sur ses genoux :

« This is shamisen, japanese guitar. »

Et il se met à jouer. Assis dans cette petite cuisine, dans cette ville montagnarde, nous avons droit à un concert privé. L’espace d’une chanson, le temps s’est arrêté.

Je retiens mon souffle tout le long de sa performance.

Lorsqu’elle se termine, on applaudit. Sans rater une note, il tend le shamisen à Julien, l’encourageant à essayer. Ça fait bien rigoler notre hôte.

Je lui demande son nom. Iiyama, me répond-t-il. Je trouve cela particulièrement joli.

Iiyama s’enquiert de notre voyage : c’est notre première fois au Japon ? Est-ce qu’on aime ça, jusqu’à présent ? Est-ce qu’on mange bien ? Bien entendu, nous répondons un grand OUI à toutes ces questions.

Et le Canada, c’est vraiment grand, non ? C’est vrai qu’il fait très froid ? Ah ouais, de la neige jusqu’aux hanches cette année : c’est normal, ça ?!

« You, careful », fait Iiyama en parlant de la grandeur de Julien.

Je ne peux m’empêcher de glousser.

« Oh, yeah… Me ? Everyday in Japan », grimace Julien en se frappant doucement le front de la paume de la main.

Iiyama rigole de bon cœur.

Juste avant que nous reprenions la route, Iiyama nous fait signe d’attendre. Il se lève, puis invite Julien à le rejoindre près du buffet, où est exposée une collection de verres à saké.

Julien en choisit un. Est-il en train de nous offrir un petit remontant en prime ? Non, il l’emballe soigneusement dans un mouchoir.

« Je crois qu’il veut te le donner », lui chuchoté-je.

Renversé par tant d’hospitalité, Julien tente de protester : mais non, on ne peut pas accepter, c’est beaucoup trop, et nous n’avons rien à lui donner en retour.

Catégorique, Iiyama refuse : vous repartez avec ce verre à saké.

« Ok, but next time, I bring sake and we drink it together ! », déclare Julien en acceptant.

Sur le seuil de la porte, Iiyama nous salue. Je lui serre la main, lui assurant que je garderai cette rencontre dans mon coeur.

Se réconcilier avec l’humain

Je ne cacherai pas que ces jours-ci, j’ai souvent mal à mon humanité.

Impossible d’ignorer le poids de la souffrance du monde, même lorsqu’on se retrouve à l’autre bout de celui-ci.

Mais dans une ère où la haine et la peur enflamment les esprits, ces rencontres apaisent mon cerveau en ébullition.

En quittant le salon d’Iiyama, Julien et moi avons échangés un regard. Je savais que nous pensions à la même chose : « mais qu’est-ce qu’on vient de vivre ? »

J’y ai longtemps réfléchi. Je voulais m’assurer d’avoir les mots justes avant de m’exprimer. Je ne les ai toujours pas trouvés.

Au diable la perfection.

Je crois que cette journée nous prouve que la compassion et l’empathie brisent toutes ces barrières qui nous emmurent. Et qu’elles continueront de le faire, tant que nous resterons ouverts aux autres, en dépit des langues et des cultures qui nous distinguent.

J’ai besoin de croire que des personnes comme Iiyama, il y en a bien plus qu’on l’imagine. Peut-être suffit-il simplement de prendre le temps de les voir.

S’il y a bien une leçon que nous avons retenue de Takayama, c’est qu’il ne faut jamais se fier aux apparences.

Ça, et l’importance de maîtriser l’art du mime.

C’est fou tout ce qu’on arrive à dire avec quelques gestes bien placés !

J’ai promis ne pas donner de recommandations, mais si vous passez par Takayama, arrêtez-vous au Coffee Sen

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